Naissance d’un pont

 

« Plus qu’un jour sans pont, pense Diderot qui frissonne chair de poule quand devant lui le paysage se déploie à mesure que le jour monte, plus haut, plus clair, plus large, plus profond, plus contrasté, à mesure qu’il s’étage et se terrasse – façades hétérogènes et toits frangés de paraboles, slips et blasons capitalistes, parkings aériens, échangeurs routiers, arcs de triomphe, grues, flèches, dômes –, à mesure qu’il se fragmente et se comporte dans un même élan qui est encore celui des commencements, combinaison puissante où se fixe, en arrière-plan et loin, haute et grise, la grande forêt de l’autre rive. »

Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, 2010

 

Un pont va se construire à Coca, une ville ultra moderne, poussée dans le désert. Un pont sur un fleuve, pour relier la cité à une forêt-jungle sauvage. Les lieux ne sont pas identifiés dans le réel, mais correspondent à des types que l’on connaît. Une fois que le chantier a été lancé, les ouvriers, les ingénieurs et spécialistes de toutes sortes accourent du monde entier pour s’agglutiner là. Leur existence habituelle est d’aller de chantier en chantier, un gratte-ciel là, un barrage électrique ici, une tour géante ailleurs. Le roman va suivre quelques personnages, homme, femme, grutier ultra-spécialisé que le monde s’arrache, et ouvrier remplaçable par mille autres.

Le roman baigne dans une atmosphère unique. D’abord parce que la langue est riche et charrie les substantifs et les adjectifs rapidement, en longues vagues lourdes. Aussi parce que l’indétermination géographique et le choix des noms propres (la ville Coca, Diderot qui dirige le chantier, Summer Diamantis au béton…) donne la petite touche d’irréalité, de magie et d’art nécessaire à une transposition littéraire. On trouve dans cette histoire de chantier tout ce qui fait LE chantier : le fleuve et le limon, les oiseaux et les écologistes, la corruption, l’attentat, les revendications salariales. En même temps, le vocabulaire est très précis techniquement sur la composition des matériaux et plus encore sur l’organisation et le déroulement d’un tel chantier. On est ici dans un réalisme documentaire.

C’est un roman que j’ai vraiment aimé. Il est vrai que, lors des premières pages, cette écriture (phrases très longues, énumérations, vocabulaire choisi) m’a étonnée et déstabilisée, et je comprends tout à fait qu’elle puisse exaspérer certains. En revanche, je crois qu’il faut reconnaître l’ambition de Kerangal : faire de la littérature avec ce qu’il y a de plus contemporain, avec ces chantiers qui, mieux que tout, symbolisent la mondialisation et l’essor des territoires. Être « le peintre de la vie moderne ». Donner la dimension de l’art à ce qui semble en être dépourvu et qui est l’essence même de notre temps.

 

Chouette Express