Le livre des Jamaïques

Ne sachant rien de lui, et parce que je ne l’aurais peut-être pas lu s’il n’avait été en mai l’invité de Marseille, après avoir sauté du tram devant l’Alcazar, j’ai grimpé par deux les marches de la bibliothèque jusqu’au 2e, département littérature, marché sans bruit le long d’une allée jusqu’à la lettre « b ». Monté, descendu les étagères, le doigt pointé, jusqu’à cette première consonne qui frappe, « Banks », comme un coup de feu. Précédé du prénom « Russell », son roulement de percussions et ses « s », comme annonciateurs de bruits et de rumeurs.

Sur l’étagère ne restait qu’un livre.
Par son seul titre, Le livre de la Jamaïque évoque les mémoires d’un homme qui aurait condensé dans ces pages un pays entier. Et j’ai souri. À l’idée de son ambition, à l’idée du voyage. Souri derechef, au fur et à mesure que je m’immergeais dans sa forêt de mots, les buissons, les taillis serrés, touffus de sa prose dense et expressive, se révélant lentement, à travers une exubérance de sensations, de panoramas et de personnages, tous reliés les uns aux autres, subtilement, qu’ils s’aiment ou qu’ils s’affrontent, et dont la plume de Russell Banks honore les particularités.

Il s’agit bien de l’histoire de l’Île, dont le nom Xamayca (de  l’ancien espagnol chamaïca) signifie « la terre du bois et de l’eau », des « Jamaïques » de l’Histoire. Annexée au bénéfice de l’Espagne en 1494 par le Génois Christophe Colomb, puis conquise en 1655 par l’amiral Penne et le général Venables, elle devient colonie britannique en 1670 et plaque tournante de la traite des noirs. Parallèlement, elle est la terre d’asile de Huguenots français. Jusqu’à ce que se révoltent les nègres marrons qui, cachés dans les montagnes de l’intérieur des terres, dont ils connaissent les moindres replis et points de vue stratégiques, gagnent haut la main sur l’envahisseur.

Dans les années 1980, l’auteur fait plusieurs allers et retours entre ce bout des Antilles et les Etats-Unis. Se lasse vite de la fréquentation des quelques propriétaires blancs richissimes retranchés dans des demeures ultra-sécurisées dont la démesure (y compris celle de la maison qu’on lui loue pour poursuivre ses recherches) l’embarrasse, au point de questionner son identité, son statut d’occidental bien nourri devant la misère crasse de la population métisse, lui qui trouve plaisir à boire des coups avec ces mauvais sujets de la Reine Elisabeth, à fumer des spliffs de ganja gros comme le bras avec ses potes rastas et partager le plat unique du petit peuple à dreadlocks et noir d’ébène des descendants d’esclaves. Toujours introduit dans la connaissance de quelque personnage important (par sa position ou pour le dénouement du récit) par quelqu’un qu’il s’attache par la qualité du lien amical.

Et puis là-bas, aussi démuni soit-on, tout le monde est expert en « good music », celle qui groove, « move », qui prend au ventre.

Ce qui attire dans ce livre où se déploient végétation exubérante, montagnes secrètes, mer infinie, pluie, nuages, fleurs, arbres et oiseaux par centaines, êtres ordinaires vus de l’intérieur, c’est ce parallèle composite entre la réflexion de l’auteur sur lui-même et son immersion dans l’Île. Le passé de l’Île, ses coutumes, la force occulte de sa nature ébranlent son histoire d’homme et de citoyen humain.

Dans les bars, les cases, les rues, rhum et bières coulent à flot. Il faut chaque jour trouver de quoi se nourrir lorsqu’on est du côté où « ça gagne pas ». Le moindre ustensile ou appareil ménager se vend à prix d’or, et pas toujours entier. On vivote de petits boulots, de culture de marijuana ou du service des blancs, rêvant qu’à l’étranger un Eldorado, qu’on ne goûtera jamais « ici », attend celui qui s’en donne les moyens. Il rôde en permanence un climat de violence, de meurtre en suspens, de danger potentiel que le narrateur prend le risque de fréquenter en même temps qu’il y échappe grâce à des rencontres opportunes, sa disponibilité, au temps qu’il passe avec les natifs dont le goût pour l’instant présent, la palabre, l’invisible et le partage prime sur les embêtements en tout genre.

Certainement aussi du fait de sa remise en cause personnelle.

Russell Banks a la plume discrète. Il sait se glisser en douceur dans la singularité de chaque personnage, pour le brosser ensuite de quelques coups de pinceau bien sentis (c’est d’ailleurs ce qu’il voulait faire avant de découvrir l’écriture). Habile à saisir l’intime derrière les apparences, sa perception de la vie est profonde, empathique, comme l’illustre ce petit extrait :

« Gondo, pour sa part, après avoir commencé lentement, s’est mis à danser de plus en plus vite, avec un rythme parfait, une légèreté et une grâce croissante ; c’est un tout petit vieux bonhomme qui semble bientôt quitter le sol et danser quelques centimètres au-dessus, tourbillonnant comme un derviche dans la pièce bourrée de gens et les obligeant à lui faire une place au centre. Sa veste de costume noir, déboutonnée, s’élève autour de lui comme une jupe, alors qu’il virevolte, qu’il se baisse, qu’il saute et retombe au milieu de ses propres cercles sur le sol nu –et pendant ce temps, la musique, son seul partenaire parfait, continue à battre derrière lui. Les femmes et les enfants quittent l’étal à poissons et se tiennent à l’entrée ouverte du bar d’où ils contemplent le vieil homme, et tous dans la salle, même Charles, s’arrêtent et regardent Gondo avec bonheur, car le petit homme nerveux et fragile à la voix de criquet est devenu liquide et sans poids : il a complètement transformé son vieux corps en musique. »

L’auteur, ému par ce bout de terre à la logique particulière, met à nu la « partie cachée de l’iceberg », l’enchevêtrement des désirs et des aspirations humaines, poignantes car vitales. Exalte la beauté du monde et de ceux qui l’habitent, « bons » ou « mauvais », concentrant en un seul livre un monde déjà meilleur où chaque fait est digne d’une réflexion de fond.

Tzëelia CdRonde