Un bref moment d’héroïsme

«  Il le traite de lâche, de parasite et de terroriste, Paolo gueule :
– L’heure est venue pour chaque citoyen de lutter pour sa survie et sa dignité ! Tu voulais être en première ligne ? Tu y es, face à moi, sur la ligne de front, ta vie est en équilibre… »

Un bref moment d’héroïsme, Cédric Fabre
(Collection Sang neuf, Editions Plon)

 

LA VIOLENCE.

C’était un vendredi matin, vers 10h. Je me suis fait violence pour sonner chez Cédric Fabre. Il ne sait pas, lui, que petit je ne pouvais même pas aller acheter du pain sans avoir honte. Et maintenant, je me retrouve face à cet écrivain pour une interview…

« Un bref moment d’héroïsme », votre dernier livre est classé dans la catégorie des romans noirs. J’aimerai vous faire un aveu, et cela est pour moi un véritable compliment : j’ai oublié que j’étais dans un roman noir. D’habitude, la lecture d’un tel roman m’incite à chercher un assassin, à trouver une énigme, à être plus actif que l’enquêteur. Là, je me suis fait embarquer. Puis, ma partie consciente m’a remis sur le droit chemin : voyons Richard, il faut que tu trouves un indice, tu es dans un roman noir… J’ai été véritablement bluffé. Merci.
Ma première confidence sera de vous dévoiler ma conception du roman noir. Je lance des personnages qui se débattent avec la société. Leurs histoires finissent mal. Ainsi, le roman noir met en évidence un monde qui abime, une société criminogène. J’essaie de trouver d’où provient cette violence, comment elle fonctionne, hors des valeurs morales. Quelle est sa source ? Comment les organisations sociales engendrent la violence ? Comment les personnes se révoltent, où comment elles se résignent ? Quelles sont les forces de dissuasion ? Le roman noir est un roman politique au vrai sens du mot. Il interroge le monde dans lequel on vit d’un point de vue d’écrivain. Les personnages fonctionnent seuls. Autonomes, ils sont parfois dans des situations où ils font face à l’adversité, parfois ils n’y arrivent pas. Je rends hommage à ceux qui n’y arrivent pas. Ils sont submergés. Le fil est ténu. Quelles sont les dernières libertés de l’être humain ?

D’ailleurs, Lang, le photographe de guerre, n’arrive plus à choisir entre le fusil et l’appareil photo. Il ne sait plus avec quel appareil mitrailler.
Lang pose délibérément l’appareil photo. Il choisit, dans des situations complexes, les armes ou l’appareil photo. Se pose ici le problème du témoignage. Il y a eu une évolution dans le témoignage. Le risque se trouve dans le témoignage inopérant. Je m’explique. Aux Etats-Unis, lors de la guerre du Vietnam, les photographes de guerre ont pu influencer la population avec leurs clichés. En Irak, les autorités américaines n’ont pas répété la même erreur. Elles ont engagé des journalistes et manipulé les images. Quelles « actions » peuvent alors effectuer les reporters ? Comment combattre un système ? Doit-on tomber dans une violence contre le pouvoir ? Doit-on engendrer de la désobéissance civile ? Comment défier l’autorité ? Le roman noir questionne tout ceci. Il fait fonctionner des personnages liés à des contextes particuliers et observe leurs actes face à l’inégalité de la violence. Le roman noir pose plusieurs questions : la question de la maltraitance de notre façon de vivre, la question de comment le politique y répond, la question de comment les individus s’organisent pour l’appréhender. Je me suis souvent demandé où commençait la première violence et quelles étaient les violences induites.

Vous écrivez des romans pour décrypter ce qui arrive à nos sociétés, à notre histoire ?
Plus exactement pour comprendre « où on en est » dans notre société. Nous progressons avec des débats d’idées pour aller vers un mieux-être, et la violence nous entrave toujours. L’histoire se lie à la violence, même avec la démocratie. Si bien que les rapports ne sont plus définissables entre nous et entre les états comme démocratiques. Le problème a un nom : le capitalisme. Il provoque des guerres, guerres du pétrole et des intérêts privés. L’histoire des Etats-Unis, de l’Angleterre et de « la Françafrique » en sont les meilleurs témoins.

Vous avez travaillé comme journaliste et  vous choisissez la voie du roman pour interroger le monde, pourquoi ?
J’en arrive à me poser la question de l’objectivité des médias. Sont-ils nos alliés ? Et pour aller plus loin dans la compréhension du monde, le roman offre une plus grande disponibilité. Le travail journalistique est un témoignage. Un travail de reconstitution des faits. Etre écrivain m’a rendu plus libre. Le roman m’a permis de travailler sur la généalogie des sentiments, le fonctionnement des émotions humaines. Il trace des caractères, il est contingent à la psychologie, à la philosophie, aux sciences humaines en général.  L’idée du roman est de philosopher et de mettre des émotions en actions pour les comprendre.

Concernant les émotions, dans votre roman, le personnage de Mo évoque souvent le suicide en réponse à la violence, pourquoi ?
Il me semble que vous ayez investi Mo plus que d’autres personnages, non ?

Il a un lien à la fonction artistique, c’est ce qui m’interpelle.
Mo subit la violence de façon frontale. Comment construire des concepts face à l’effritement de la vie ? Comment répondre à la colère, à la tristesse ? Tout ceci est source de violence. Mo construit aussi un projet artistique. Il arrive encore à interroger le monde qui l’entoure. Tant qu’il arrivera à abstraire, il pourra conjurer la violence. Ne plus arriver à abstraire rend violent. C’est le problème que rencontrent  les religions qui de nos jours sont « frustrées » et qui sont dans l’obligation d’abstraire pour croire. Cela est difficile, et contribue à l’augmentation de la violence.

Vous écrivez des romans noirs pour comprendre ce qui pousse les humains à agir ?
En effet, cela me permet de parcourir certains fonctionnements humains comme l’affrontement, l’illusion et la fuite. C’est-à-dire les différentes alternatives que nous pouvons avoir dans la vie. Le roman noir, c’est la vie.

BrefMomentHeroisme-CedricFabre

Avant de nous quitter, j’aimerais que vous me parliez de « la Play List littéraire », ces ateliers d’écriture que vous faites dans les collèges.
Ce sont des invitations à parler d’un livre devant une caméra. Simplement dire : « J’ai aimé ce livre pour telle et telle raison… », comme une proposition de lecture. J’ai le souci du lecteur… Les lecteurs bâtissent les histoires, les livres. L’écrivain commence, le lecteur termine, c’est une co-construction. Un va et vient, il y a deux sens. Ce point de vue redonne au lecteur sa place dans le processus créatif et, ensemble, nous fabriquons un récit. Et une surprise naît ainsi de la confrontation entre l’écriture et la lecture. Regardez, votre rapport à certains personnages que je n’avais pas anticipé. L’écrivain se confronte aux rapports à la lecture et aux histoires qui naissent de cette fusion. Histoires que le lecteur projette sur sa propre représentation, que l’on peut schématiser sous forme d’un triangle avec à chaque sommet : la pensée, le sentiment et le comportement.  L’avantage avec les collégiens est que l’on peut remettre en cause certaines croyances et certaines réactions, comme celle qui consiste à arrêter ses études après un échec à un examen. Cela permet d’ébranler les certitudes, de donner de la souplesse.

Vous avez d’autres exemples de ce que la lecture peut changer pour les jeunes ?
A la notion d’amitié, les jeunes répondent : c’est être là quand on en a besoin. Ceci est une croyance. Il existe d’autres réalités et d’autres définitions de l’amitié. Elles peuvent être découvertes via les livres, les histoires. Je pense aussi à la notion de conflit : comment éviter le conflit ? Il est important de libérer les jeunes des croyances dans lesquelles ils s’enferment et d’offrir des réponses multiples.

Est-ce que vous faites des ateliers uniquement dans les collèges ?
Je travaille aussi dans les prisons. Dans cet univers, les écrits impliquent un lien avec l’extérieur. La fiction se substitue à la réalité. L’imagination opère des transformations. La vie n’est faite que de scénarii…

Le temps filait. Il était presque midi. Le café était terminé et nous devions penser à nous quitter.

Cédric, je vous remercie pour cet entretien, ce « moment présent ».
Les temps présents sont très relatifs et ils sont responsables de multiples chambres d’écho.

Merci.

Je suis reparti heureux, n’osant pas demander une dédicace. En descendant l’escalier, j’essayais de me persuader que j’avais résisté aux clichés. En vérité, je ne voulais pas dévoiler mon côté midinette. Encore une histoire de scénario. J’oublie d’acheter le pain pour le repas. Dans la voiture, je repense à toutes les personnes fictives, la belle Awa, le jeune Arsène, le révolté Paolo, à leur bref moment d’héroïsme. Puis, je regarde le port de Marseille. Il raconte tellement d’histoires, lui aussi.

Richard Richard