Meursault, contre-enquête

« Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons et en faire une maison à moi, une langue à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant. »

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête (Editions Actes Sud)

Un autre point de vue sur l’histoire.
Il s’agirait donc ici de parler de l’Arabe tué par Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus. C’est du moins ce qui est dit. Ce roman est un long monologue, tenu par un vieil homme dans un bar, le petit frère de l’Arabe dont il nous donnera le nom. Daoud s’engouffre dans la littérature, la prenant comme point de départ d’une réalité. Nous saurons qui était Moussa et son petit frère, la vie de ce dernier dans l’Algérie de l’Indépendance. Ou pas.

Car en réalité le narrateur (qui n’est pas sans évoquer celui de La Chute) parle de lui, de sa mère et lui, de son impossible deuil, de la façon de vivre avec ce cadavre qui n’existe pas – car rien, rien, ne le relie formellement à ce mystérieux « Arabe » qui apparaît dans le roman de Camus. Il est question de l’Algérie colonisée, du départ en catastrophe des colons, de la prise de pouvoir des vainqueurs, de la pauvreté, de la décrépitude du pays et de la force des mots. Le narrateur souhaite s’approprier les mots de l’écrivain, de Camus, les mots des Français, les mots des colons, les mots du pouvoir algérien aussi. Les mots sont son seul espace de liberté dans un pays où boire du vin et ne pas prier sont désormais mal vus.

Je ne suis pas forcément à l’aise avec les logorrhées de ce type. Le narrateur m’est apparu difficile à cerner, ainsi que ses émotions. Sa contre-enquête comporte finalement peu de faits et beaucoup de ressassement. Le lecteur n’est pas très à l’aise.

Mais j’ai apprécié la façon dont Daoud se saisit de la langue française de la décolonisation, qu’il qualifie de « créole », et à laquelle il donne un rythme particulier. Cette langue pleine de rage semble être faite pour qu’on la lise à voix haute.

Finalement, la réalité de l’Arabe est toujours incertaine après la lecture de ce roman.
Je me demande si Daoud a vu L’Étranger de Visconti. Peut-être pas ?

Chouette Express

>>> Les Beaux jours de Kamel Daoud, Grand entretien, Samedi 27 mai, 16h30, La Criée
>>> Voir aussi La phrase du jour de Oh L’Affiche ! 4

 

KamelDaoud-Meursault