1938 – Le ventre de Marseille

Cours Julien, halles maraichères… (1/3)

Des stands de fruits et légumes se succèdent. Sous les parasols blancs, les partisanes, les revendeuses et leurs marchandises se protègent du soleil brûlant de midi. Courgettes, haricots verts, poivrons, melons, pêches, de Plan-de-Cuques, de la Pomme ou de Mazargues, sont l’enjeu des discussions. Les femmes cancanent, alpaguent, invectivent, se fâchent, soufflent le chaud, soufflent le froid, font les belles, les arrogantes, les mégères, les poissonnières, les mignonnes. Et gare à la pimbêche qui critiquera la marchandise. Au milieu de ce théâtre de femmes, un homme avance, fier de son allure, sûr de son aura. Il distribue sourires et clins d’œil, ignore volontairement celles qu’il veut punir d’une indifférence ou d’une défection à son égard. Ils charment les mères, ils s’assurent les filles. C’est son territoire. Lui, il est dans la catégorie grossiste : c’est exotique, ça le nimbe d’un parfum d’ailleurs, comme si c’était lui qui allait chercher les artichauts en Tunisie, les tomates au Maroc ou les bananes en Côte d’Ivoire. Il en profite, il en abuse. Au centre de la scène, captivé par lui-même, entre deux tournées de pastis au bar, il pavane, Roméo. Alors, quand un client vient lui demander dix kilos d’oranges et cinq de bananes, plutôt que de quitter son perchoir, conciliant, bonhomme, gai, fidèle à sa réputation, il répond : « Oh mais Louis, sers-toi ! Tu me la ramènes quand tu as chargé. » Il tend la clef, et les malins de Marseille vont se servir dans les entrepôts de la rue Crudère. Roméo est le roi du Cours. Un futur roi déchu. Ainsi va la vie.

 

Lili Papillon

 

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