Le match des matchs

Milan AC vs Liverpool 2005

Milan AC / Liverpool en finale de Champions League en 2005 à Istanbul / Texte de Maylis de Kerangal

En sortant du match des matchs, chacun rejouait son match mythique. « Moi, j’aurais choisi France-Allemagne en 82…», « Moi, Argentine-Angleterre quand Maradona marque de la main…», « Je me souviens du but de Waddle…» Chacun se resituait dans le contexte de l’époque « J’étais en Bretagne… », « J’avais treize, j’étais avec mon père… » Un exercice un tantinet nostalgique que l’on aime à partager. Un de ceux qui marquent le temps.

Mon match des matchs à moi sera… le match des matchs ! Le seul match que dans ma vie j’aurai suivi de A à Z, en en comprenant les règles. Et en partageant l’enthousiasme ambiant. Ma première communion.

Une équipe de 11 personnes constitue ce match des matchs.

La première intervenante : la capitaine, Alexandra Tobelaim. Celle qui a mis en place le terrain et la tactique de jeu de l’équipe : un tréteau couvert d’une pelouse de gazon, six joueurs sur le même côté de terrain, à gauche sur le banc de touche un joueur à la batterie, deux joueurs par la voie des airs. Trois écrans dont un grand au milieu et deux moyens de chaque côté où sont projetés les actions et les extraits dont il est question.

Christian Garcin entre sur le terrain le premier, par la voie des airs. Joueur errant, il nous parle de loin, entre la Chine et New York, où il a tenté de trouver des clubs de supporters de l’OM. Entre humour et amour (de l’OM), il nous embarque dans sa relation affective avec le club de son enfance. Les noms de Skoblar et Trésor me replongent dans les années soixante-dix, entre les albums Panini de mon frère et les envolées footballistiques de mon père. L’OM était une revanche à ses yeux…

Puis enchaîne Jean-Paul Delfino qui avec sensibilité et délicatesse nous parle de Garrincha, petit oiseau brésilien, dribbleur fou, joueur joueur, « joie du peuple » qui, une fois au firmament, en redescendra, rongé par l’alcool, anonyme, oublié jusqu’à son enterrement digne d’un prince.

Gildas Ethevenard, le joueur son, accompagne de ses percussions les feintes et dribbles de Garrincha et soutient de ses rythmes des moments du match des matchs. Quelle trouvaille, que ce joueur !

Kris aime Brest. Il est de Brest. Kris est le vrai fan : celui qui, dans les années 80, est jeune et soutient son équipe. Celle de sa ville. Même si elle perd. Reperd. Détient les records de pertes. Rétrograde. Lui, il l’aime, son équipe, avec la fanfare, les chansons, sa loose. C’est un gamin, c’est chez lui. Avec tendresse et humour, Kris nous transporte dans les années 80 et le foot humain.

Le Bordeaux de Mathieu Larnaudie tourne autour d’un triangle magique : Zidane, Lizarazu et Dugarry. C’est descriptif, précis, j’ai l’impression de comprendre le foot emportée par la narration du joueur Larnaudie qui avec sa plume nous embarque, léger, mine de rien, à la suite du trio. Ça paraît même simple vu comme ça.

« C’est la guerre putain ! Pas le temps de se poser la question si cela est bien ou mal.
La guerre, c’est con… Mais quand elle a commencé, autant la faire. » P. Pujol

Philippe Pujol entre en scène, armé de sa stature de grand reporter, celle du type qui s’immerge, de celui qui y va, qui n’a pas peur et qui fonce tête baissée dans la mêlée, celle de la violence et de la guerre. Il revisite sous cet angle le match OM-Paris en 1992 : c’est brutal. Et c’est drôle et jouissif. Avec son art du récit, les tacles nous font rire, les coups qui se succèdent contribuent au comique de répétition, les teigneux deviennent pathétiques. Avec en contrepoint, Tapie et Denizot, côte à côte, tendus, impassibles et impénétrables, risibles.

Maylis de Kerangal a rendez-vous avec son bel italien ce soir-là. Il est devant le match Liverpool-Milan ; lorsqu’elle arrive à la mi-temps, le match semble plié. Son beau est ravi. Mais le match prend un autre tour… D’une écriture ciselée, précise, avec drôlerie, elle nous parle de ce qui s’infléchit, bascule ou bouscule, de la façon dont sa soirée, le match et son plan mec vont changer de cap ce soir-là.

Sylvain Prudhomme aime Messi pour sa douceur, son côté souris, pour ce petit type qui marque semble-t-il sans effort, mine de rien, modestement, avec évidence. Son récit mené avec douceur et humour nous dévoile un conteur plein de grâce, virevoltant, lutin parlant d’un lutin, qui à la fin fait le rapprochement entre l’heure de naissance de son fils et la minute exacte où Messi la souris marque le but qui qualifie le Barça contre le PSG. Messi le messie?

Pour finir, petit clin d’œil d’Arno Bertina qui, par vidéo, nous emmène au Sénégal dans le salon de cinq supportrices de l’OM. Une autre analyse des matchs où fétiches et maraboutages hantent peut-être le terrain.

Le compte n’est pas bon. Nous sommes à dix. Et bien le public qui d’habitude est le douzième joueur, sera ce soir-là le onzième. C’est à dire eux, nous, vous, moi. Réactifs, jubilant, partageant ces moments d’histoires collectives et individuelles, communiant, communiquant, nous étions là, ensemble et ravis. J’y étais, mon premier match dont je me souviens déjà avec une pointe de nostalgie heureuse.

Lili Papillon