Cher monsieur l’éditeur

J’ai bien reçu votre lettre de refus et vous en remercie. Je l’ai lue avec grande attention et y ai noté un indéniable sens de la formule (toute faite) et de l’efficacité. Votre intrigue en effet s’annonce avec clarté dès l’incipit – « Nous avons le regret de… » – et ne laisse aucun doute sur le genre littéraire auquel ce texte appartient – le genre administratif. Le tout est fluide et synthétique, deux qualités dont certains romans français publiés de nos jours semblent dépourvus et qui suffiraient à elles seules à faire franchir à votre texte le premier barrage de nombreuses maisons d’édition.

Cependant, votre lettre y gagnerait peut-être en suspense, si vous retardiez quelque peu l’annonce du message principal, sans tomber pour autant dans la structure bien connue de la « nouvelle à chute », qui apporterait ici une dose inutile de cruauté à son destinataire.
Par ailleurs, vos personnages m’ont semblé un peu faibles, entre ce comité de lecture désinvolte et manifestement surchargé, et le narrateur lui-même, dont on devine derrière ce ‘‘nous’’ un brin pompeux venu d’une autre époque, un ‘‘moi’’ tentaculaire inavoué. Vous pourriez les creuser davantage : ont-ils vraiment lu le manuscrit dont il est question ? Qu’ont-ils ressenti à sa lecture ? En ont-ils débattu entre eux ? Vous aviez là une matière épaisse et riche à exploiter, que vous avez choisi pourtant d’ignorer. Dommage.
Votre style concis, percutant par endroit – Votre roman ne s’inscrit pas dans notre ligne éditoriale – s’alourdit ça et là d’adverbes usés – attentivement, sincèrement, cordialement – dont on peut déplorer le nombre dans un texte aussi court (5 lignes). Un peu d’originalité et de rythme, que diable ! Le roman en question est nullissime ? Que les personnages le clament avec morgue, ne serait-ce que par contraste, pour prouver à son auteur infatué l’ampleur de sa médiocrité ! Le roman est formidable mais l’éditeur fauché ? Faites-nous pleurer, faites-nous sentir la déception des deux protagonistes ! Au lieu de quoi vous restez dans une argumentation plate et conventionnelle, qui nuit à l’intérêt de votre récit.
J’en terminerai avec cette petite coquille dans le titre du manuscrit refusé – Cornes de gazelles, vous avez oublié le « r », lapsus anodin en apparence… Et s’il reflétait à votre insu le machisme latent de votre texte, autre piste qu’il aurait été intéressant de creuser ?

Au terme de cette réponse, vous aurez compris que votre texte a été recalé par mes soins et qu’il ne sera donc pas publié ici ; à mon tour de vous souhaiter néanmoins plus de chance dans vos futures démarches.

Merci de votre attention,
L’auteur

Bulle

Texte en lien avec la restitution de l’atelier Dans la peau d’un éditeur, jeudi 25 mai 2017 à 11h, à La Criée.