Des bulles et des mots

La BD est faite de bulles et les bulles servent à respirer… quand on est sous l’eau.

Hier matin, dans la piscine de la Criée, nous étions une poignée à buller à l’air libre.

Avec nous dans le petit bassin, Tristan Garcia et Alfred, vous savez, le grand à lunettes et T-shirt noir, qui menait la danse des 5 feutres noirs lors du génial Looking for banjo jeudi soir à La Criée…

Pourquoi j'ai tué PierreLe « plus éclectique des jeunes écrivains français » reçoit l’auteur du bouleversant « Pourquoi j’ai tué Pierre » pour un dialogue improvisé autour de l’œuvre du dessinateur.

De leur bouche, s’échappent des bulles : des bulles de souvenirs, d’émotion, de pensée, ou encore des bulles d’analyse, pour tenter de comparer BD en livre et BD en revue, édition française et édition belge, BD et cinéma.

« Au cinéma, avance Tristan Garcia en espérant ne pas être « trop fumeux », chaque image est avalée par la suivante, le passé disparaît dans le flux. En BD, passé et présent coexistent sur la page; il suffit de revenir quelques cases plus haut ou quelques pages en arrière pour retrouver ce qui a été. »

Ponctué de réflexions de ce genre, le parcours autodidacte d’Alfred se déroule, par petites vagues d’anecdotes : abonné à Pif dans sa jeunesse, fan de Blutch aujourd’hui, Alfred alias Lionel, dessine très tôt dans des fanzines qu’il réalise seul, en adoptant « divers pseudos pour faire croire qu’on était nombreux », avant d’aller vendre ses petits magazines agrafés en festival. Il y teste des styles, expérimente des formes. Longtemps, il ne se sent pas prêt à montrer son travail à des éditeurs, contrairement aux copains qui publient déjà; il commence donc par s’auto-éditer, jusqu’au jour où il ose le grand saut. Ses livres plaisent, mais lui reste modeste : « Je ne suis pas un virtuose du dessin, comme Blutch par exemple; j’essaie vraiment de mettre mes dessins au service du récit, je ne veux pas que mon dessin arrête la lecture, bien sûr, le lecteur peut revenir dessus plus tard » mais l’idée est que le lecteur soit si happé par l’histoire qu’il en oublie le dessin.

Terrorisé (sic) à l’idée d’être, comme Franquin ou d’autres, l’auteur d’une même série toute sa vie durant (« l’angoisse absolue pour moi, quand d’autres trouvent ça rassurant »), il préfère la liberté de l’improvisation et des cases non tracées d’avance, revendiquant pour lui comme pour ses personnages une ignorance totale de l’avenir. « Je sais grosso modo où doivent arriver mes personnages vingt pages plus loin, mais j’ai besoin de liberté entre les deux points; même quand j’ai un scénario, je le lis et puis je l’oublie. »

« Plus à l’aise pour s’exprimer en dessin que par le langage », Alfred se montre soucieux d’exposer clairement sa pensée et de se faire comprendre; et quand il préfère adopter une formulation de Tristan Garcia plutôt que de la paraphraser, il se coule tout seul : « Voilà ce que c’est, quand on n’a pas fait d’étude ! » À quoi réagit l’écrivain du tac au tac « Voilà ce que c’est, quand on ne sait pas dessiner ! ».

Humour, talent et tutoiement : au bout d’une heure, nous étions comme dans une bulle, nageant dans les eaux douces d’une complicité pleine de respect entre ces deux-là, et séduits par l’humilité qui baignait leur rencontre.

Bulle