Avec Mémé dans le bus 83

J’aime bien Mémé Mireille. Même si elle est très vieille et que je ne suis plus si petit que ça, elle vient « me garder » de temps en temps quand je n’ai pas cours. L’autre jour, comme il faisait beau, on est allé tous les deux au marché aux poissons sur le Vieux-Port. Comme d’habitude, elle m’a acheté un œil de Sainte-Lucie pour me porter bonheur. Après, j’ai voulu faire une photo de notre reflet sur le miroir de l’ombrière mais elle n’est pas arrivée à lever la tête à cause de son arthrose. Alors, on a simplement fait un selfie devant la navette qui partait pour la Pointe Rouge. Mémé, je sais qu’elle a mal au cœur en bateau : elle devient verte même pour traverser le Vieux-Port sur le Ferry Boat. Quand j’étais petit, j’insistais pour le prendre ; maintenant, c’est elle qui me donne le bras au moment de monter dans le bus 83. À chaque arrêt, elle a une petite histoire à raconter. Je les connais toutes par cœur mais je fais semblant de les entendre pour la première fois pour lui faire plaisir.
Devant La Criée, j’ai toujours un peu honte lorsqu’elle se met à imiter les marchandes de poissons en hurlant : « Les vivants au prix des morts ! ». Ça fait rire tout le monde, les touristes en redemandent. Au feu rouge du Pharo, elle se plaint que Pépé ne lui aurait jamais fait construire un tel palais comme Napoléon pour Eugénie : « Nous, on avait aussi les pieds dans l’eau dans notre cafoutch au Panier, mais pas la même vue, tè… ».
Devant le Cercle des nageurs, Mémé se moque des riches qui payent une fortune pour se baigner dans la même eau salée que tout le monde aux Catalans. Elle-même était une habituée des bains de mer dans sa jeunesse : elle allait nager tous les jours et on la surnommait  »Mireille, la sirène de Malmousque ». C’est Mémé qui m’a fait connaître tous ces petits coins de paradis dans les rochers par là-bas. Elle aime y retourner de temps en temps, c’est là où Pépé et elle se sont rencontrés. Aujourd’hui, elle est fatiguée…
D’ailleurs, au Vallon des Auffes, elle a oublié de raconter leur quarantième anniversaire de mariage Chez Jeannot où Pépé avait essayé de négocier le prix de la pizza. Il avait fait un esclandre et puis avait fini par payer en vociférant que la note était aussi salée que leurs pizzas.
Comme on approchait du Rhul, j’allais lui donner un petit coup de coude pour qu’elle me rappelle les noms de tous les poissons de la bouillabaisse et puis, j’ai vu que Mémé avait les yeux fermés et la tête penchée vers la vitre du bus. Je me suis mis à réciter à voix basse dans le désordre en comptant sur mes doigts : lotte, daurade, vive, grondin… J’ai calé au bout de quatre noms de poissons et c’est elle qui, toujours les yeux fermés, a fini par me donner un coup de coude : « Et la rascasse, alors ?! Qu’est-ce que je t’ai appris, espèce de gobi ? » . J’ai sursauté sur mon siège et on a éclaté de rire tous les deux.
Après ça, Mémé a sorti ses verres fumés de son sac et s’est concentrée sur l’horizon. Nous sommes restés silencieux tout le reste du trajet pour mieux admirer la vue dégagée jusqu’à l’île Maïre. Arrivés aux plages du Prado, je l’ai aidée à se lever pour se préparer à descendre du bus. Une fois sur le trottoir, elle a marqué une petite pause en regardant la statue du David. Du haut de son mètre cinquante, elle a levé les yeux vers moi, et, tout en faisant des allers-retours du regard entre la statue et moi, elle m’a dit : « Dis-moi, tu pousses comme un échalas, toi. Vé ! Je vais plus pouvoir t’appeler mon caganis, bientôt… Mais bon, avant que tu sois tanqué comme lui et que tu fasses le cacou au baletti, on a encore un peu de temps. Allez zou, va-t-en m’acheter le pain pour midi ! »

Clémence