Harlem – Marseille, aller simple

Harlem… 1920… Des docks… Des gueux, des peu, des riens… Ceux que chantent Léon Gontran Damas et les Radio Babel Marseille… Des chiens, des maigres… Des nègres

Jack et Ray…

Jack Brown. Qui porte sa couleur en nom et en horizon. Qui voit le monde comme le monde le voit – en Noirs et Blancs. Et puisqu’elle le précède, la couleur de sa peau, et puisque le regard du monde l’y emprisonne, alors sa peau, Jack l’habite comme on attend qu’il le fasse. Hédoniste, excessif, irresponsable… Sweet sweet brown… Il travaille parce qu’il faut à l’homme de l’argent pour jouir de sa vie animale. Une vie de plaisirs immédiats. Le sexe, le jazz, l’alcool, et toujours, toujours, les femmes. Jack ne construit rien. Jack trime et Jack jouit. Il EST noir.

Ray, lui, s‘appelle juste Ray. Parce qu’un nom, ce n’est pas une prison. Ray pour Renaissance. Ray est peut-être né noir, mais la couleur de son monde lui appartient. Il est peut-être né noir, mais il refuse d’être le nègre de service, et conteste tous les stéréotypes auquel Jack souscrit. En servant les blancs dans les trains, il rêve d’espace – le savoir d’abord, et puis l’écriture et puis… un bateau. Le même bateau qui a ramené Jack d’Europe vers le noir connu de Harlem, est une passerelle vers un autre monde pour Ray – l’Europe toujours, un monde sans couleurs, comme il choisira de l’écrire.

Home to Harlem, traduit en français sous le titre de Quartier noir (1932) est l’opus américain de Banjo. C’est aussi le premier best seller afro-américain. Publié en 1928, il fit sensation à New York, et beaucoup de remous. C’est qu’il fait dialoguer deux visions de l’homme noir. La Nature contre la Culture. Le destin contre la construction.

McKay ne tranche pas. Il décrit. Des trajectoires de conditions et de choix qui, lorsqu’elles se rencontrent, se pollinisent. Jack apprendra d’où il vient, les royaumes d’Afrique et l’histoire de l’horizon noir que lui propose le pays pour lequel il était prêt à mourir. Il rencontrera d’autres communautés afro-américaines de la côte atlantique, et d’autres façons d’habiter une peau noire. Ray apprendra que même lorsqu’un homme est dominé, il lui reste la vie – la voix du corps qui chante, qui danse et qui jouit, malgré l’horizon rétréci. Il comprendra l’immense force contestataire du plaisir, et la créativité qui coule dans le sang noir de l’humanité mise aux fers.

Home to Harlem s’écoute, se goûte et se touche. Sur fond de jazz et de Prohibition, de sexe et de perdition, d’exclusion et d’émancipation. Actuel, intemporel, et sans frontières… Une pépite de soleil noir qui nous rappelle que tout homme peut choisir son dernier mot.

M’Bê Asch