Aux nègres de l’Histoire

Avant le Goncourt, il y a eu la Préface*. Celle du nègre, l’homme du vestibule aurait dit Camus, celui qui se tient à la préface de l’Enfer. Parce qu’être à mi-chemin entre Dieu et son contraire, c’est toujours le début de la chute. Et cette chute est sans fin.

Comme pour L’Ami d’Athènes, qui court à sa chute. Pour qui, pour quoi, jusqu’où ? Un peuple tout entier le poursuit et l’attend, là, à la ligne d’arrivée. Au virage décisif, il sera le dernier… Comme dans cette Histoire où il n’a pas sa place et sur laquelle il prend sa revanche en oubliant. D’où il vient et où il va ; ce qu’on attend de lui et là où on ne l’attend pas. Juste courir, trouver « ce qui sépare la fuite du désir » et ne plus s’arrêter. Même lorsqu’il franchit le premier le Rubicon de l’Olympe. Parce que l’enjeu n’a jamais été une médaille, un nom ou un drapeau. Il court en Homme sans frontières, sans ancêtres ni religion. Un Homme qui court vers un autre Homme, pour atteindre ensemble « la tendresse du nid le plus profond, bâti sur le minaret le plus haut jamais élevé par une prière ».

Ou comme Le Minotaure 504, dans son Labyrinthe Peugeot qui roule vers une ville où il n’arrive jamais. Alger. Catin, séductrice et meurtrière. Comme les femmes dont le pouvoir d’attraction fait si peur aux hommes qu’ils en deviennent des monstres. Le Minotaure n’a pas d’histoire, et celle de son pays est un dédale, « une histoire de vagin empalé par un drapeau, entouré d’une toison ou d’une barbe mal rasée ». La voilà, Alger. Désirable et sans amour, « possédée par les voleurs la nuit, et par les puissants le jour », ou le contraire. Un taxieur est bien placé pour le dire, « ceux qui conduisent deviennent toujours des phares », mais à force, cette route elle finira par vous tuer… ou faire de vous un monstre.

Ou un ange… Enfin, un ange moderne, un Gibrîl au kérosène. Enfin, s’il n’est pas trop tard, parce qu’on ne peut pas apprendre à « marcher dans le ciel » à celui qui pense être le marchepied ; et ce pas si essentiel est « un trop grand pas pour ce peuple ». Le père de l’ange est un homme qui aime être en avance. Sur quoi ? Il ne le sait pas lui-même. Il rêve seulement de racheter par son obstination le renoncement des siens, mais sa lune est trop lointaine, et lorsqu’il revient, son pays est disparu, « son peuple a zappé ». Il aurait mieux fait de le détourner, son ange, ça c’est de l’attendu, ça l’aurait rendu célèbre, le versant satanique. C’est qu’il est « déjà trop tard. Cela se voit à la couleur du ciel […]. Cela se sent en écoutant l’histoire de ce peuple ».

Une histoire préfacée par un nègre. Ou plutôt un double nègre, qui peut préfacer le livre qu’il a écrit justement parce qu’il n’existe pas. Il n’a fait que « tromper un analphabète qui a fait l’histoire de ce pays mais n’arrive ni à la lire ni à l’écrire, ni même à y retrouver le tracé familier de son nom ». Il n’empêche que l’analphabète lui, n’était pas le nègre de service, le nègre de l’histoire, le nègre moderne – le nègre sans couleur, l’homme invisible. Non, lui, il a l’argent, il a le pouvoir, et le fin mot de l’Histoire. Y compris celui de la brûler pour qu’il n’en reste rien après lui. Mais qu’importe si le livre n’a jamais été écrit, « vous pouvez le lire n’importe où dans ce pays. Personne n’y échappe. Des millions d’exemplaires pourrissent au soleil, dans les cafés, dans les écoles ». Il fallait juste qu’un homme invisible en écrive la préface. La Préface du Nègre.

Et pour finir, le début de la chute. Vendredi tombe d’un avion.. Un Vendredi arabe, certes, mais un Vendredi quand même. Un jour de la semaine, c’est toujours mieux qu’un moment du jour, un Zoudj de Meursault ; l’ombre des Arabes à deux heures. Avez-vous jamais pensé à ce qu’aurait été l’histoire de Robinson si elle avait été racontée par Vendredi ? Mais tout de même, pas un Vendredi arabe… on sait tous comment aurait fini l’histoire… D’abord, il n’y aurait pas eu qu’un ! Un jour de prière en plus ! Un Vendredi arabe serait venu « avec ses frères et aurait commencé par construire un minaret et voiler la lune pour l’autoriser à se promener en public dans le firmament » ! Il n’y a pas de sauvetage miraculeux possible pour un Vendredi arabe… Juste une chute. En onze actes. Une histoire « difficile à comprendre parce que ce n’est pas l’homme blanc qui la raconte. Par où dois-je donc commencer ?», se demande L’Arabe et le vaste pays d’Ô. Peut-être par la fin… quand le monde est une île, et que Dieu est seulement habité par l’homme. Quand le temps s’abolit seulement lorsqu’on oublie. Les noms, les catégories. Les identités, les histoires et les explications… Lorsqu’on laisse le vol de la cigogne dilater le ciel pour habiter le moment comme « un Arabe sauvage, assis sur le sable, regardant la mer, propriétaire d’une île qui ne lui sert à rien […], dont le but n’est ni le pain et les outils comme Robinson, ni l’illumination ou la démonstration comme Avicenne. Seulement la Liberté, celle de choisir ».

* La Préface du Nègre a été publiée aux Éditions Barzakh (Alger) en 2008, et rééditée chez Actes Sud en 2015, en lui ajoutant Le Minotaure 504, une nouvelle parue en 2010 sous le nom de la Transsexuelle est-ouest.

M’Bê Asch