Anatomie d’une rencontre

« des marins venus les sauver avaient été sanctionnés par des autorités inflexibles, soucieuses de la légalité et les pieds au sec, et sans doute que d’autres se demandaient jusqu’où on les laisserait se noyer; j’ai pensé enfin que la plupart des passagers ne devaient pas savoir nager, ayant vu la mer deux jours auparavant pour la première fois. Certains s’en étaient sortis, c’est vrai. Plus vigoureux que d’autres, en meilleure santé, ils avaient survécu. Et ceux de l’île, isolés et pauvres eux-mêmes, les avaient recueillis, une couverture sur les épaules, un abri, un repas : ils avaient hébergé ces étrangers, plus pauvres que pauvres, ces êtres qui n’avaient plus rien et ne pouvaient plus prononcer leur nom; ils les avaient relevés, et l’humanité entière avec eux. Hospitalité. »

À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal, p. 71.

J’ai chez moi une étagère de bouquins qui attendent qu’on se rencontre. Certains ont été lus de quelques pages, d’autres, de quelques phrases. Certains, ouverts juste une fois, quand je les ai achetés. Pourtant, chacun avait un jour attiré ma main et mon regard, et suscité, à la lecture d’une page aléatoire, l’envie de se poser ensemble au soleil d’une terrasse de café, ou un soir, autour d’un verre.

Mais pas celui-ci. Celui-ci n’est pas sur l’étagère du désir, mais je n’ai jamais rien lu de son auteure, et elle est à l’honneur des Beaux Jours. C’est une belle excuse pour une rencontre, non? Et puis, il est tout petit. 74 pages, format macaron. Entre les coques du réel et de l’humain, une ganache à l’imaginaire, toutes ces rencontres d’écran et de papier qui affleurent quand survient l’Événement. 

L’Événement ?

Oui, l’Évènement… la rencontre avec cet autre que moi dont la vulnérabilité engage ma responsabilité. L’expérience du visage, dirait Levinas… ces milliers de visages qui nous regardent du fond de la Mer Blanche, à quelques battements d’ailes de papillon de Lampedusa…

Vergogna ! Vergogna ! Qu’est devenue l’île du Guépard ? Qu’est-ce qu’un nom entendu à la radio, à ce stade de la nuit humaine ? L’esprit s’accroche aux images. Visconti, Merill, Chatwin… « Comment le nom réel appelle et se déporte dans le nom fictionnel ; ou comment le nom fictionnel peut ressaisir le nom réel. »

Oui, je comprends…

Non, je ne comprends pas ! Le réel a sur moi trop d’emprise, mon regard est figé, je n’arrive pas à me déporter. Cette belle mer des confluences a trop de sang sur les vagues, et je ne sais plus entendre que les milliers de voix rendues à son silence. Ou peut-être ai-je simplement moins de fictions dans mon imagination pour habiter ces noms d’îles autrement, donner une autre couleur, une autre profondeur à leur mer cimetière.

À ce stade de la nuit, ce livre ne résonne qu’à moitié. La rencontre n’a pas eu lieu, ça fait partie du jeu.

Mais parfois, c’est juste la rencontre à deux qui ne sait pas se faire. À ce stade de la nuit, je déporte mon regard en Calabre. Un paese di Calabria (Catherine Catella & Shu Aiello, 2016), commence le voyage par 3 minutes et quelque de paysages. Le sud de l’Italie. La Calabre, sublime, mais aussi sèche que dépeuplée. Une vieille femme arpente des rues étroites et désertées. Des portes fermées, des maisons vides. « e strano», c’est étrange, commence une voix mélancolique, « combien de maisons j’ai vu se fermer, comme si du jour au lendemain, les gens disparaissaient on ne sait où ». Cette voix qui vient habiter les rues et les pas de la vieille, « nappe les reliefs, les pays, les territoires, tous ces espaces que nous éprouvons » et se termine en traces de pas sur le sable mouillé, au début de l’histoire.

« L’histoire de Riace a commencé avec notre bateau ». C’est un réfugié kurde qui parle. C’était le 1er juillet 1998. Lui, n’est n’est jamais reparti. Appuyé à une rambarde, le bras tendu vers la mer, il raconte comment Riace lui rappelle le Kurdistan – ça l’avait frappé dès son arrivée. Un deuxième Kurdistan, dit-il. Et à ce stade de la nuit, affleure cette définition si libératoire de l’appartenance – « appartenir à un clan, c’est chanter son paysage ». Ici, à Riace, il n’est jamais question d’identité, seulement d’humanité. Les migrants ont été une chance pour ce village qui se mourait. Certains ont choisi d’y rester, et plusieurs de ses enfants d’y retourner. Ce tout petit village perdu en île dans la terre de Calabre, tisse l’histoire de ses exodes avec celles de ces réfugiés, aux fils mythiques de leur saints protecteurs venus de la Syrie lointaine. « Un maillage choral déployé sur tous les continents » – l’histoire de l’Humanité ! – qui cherche à capter dans les chants d’exil « un chant qui décrirait, énumérerait, ramasserait toutes les songlines en une seule forme ». Ce chant du monde.

À ce stade de la nuit, les paysages de Riace sur les rétines, je m’assieds à nouveau avec ce tout petit livre, et je le laisse m’entraîner dans un écho étrange qui les sédimente au présent de mon imagination, « une stratigraphie invisible qui les forme et les déforme», et qui m’ouvre à la rencontre. Un macaron en coque d’images et de mots, à la ganache d’une humanité partagée.

M’Bê Asch